Sur l’Arbre en chemin

Pour accompagner l’Arbre en chemin, j’ai choisi la taille de réserve, sur bois et lino, et pour l’encrage, le seul contraste du noir et du blanc. Ce sont des techniques que j’aime bien et il nous était apparu, en gravant une suite pour un autre recueil de Philippe Jones intitulé Paysages, qu’elles se prêtaient bien à l’image poétique développée par Philippe. Dans l’Arbre en chemin, le texte est très dense. Les images sont fortes, concises, rythmées selon un développement à la fois linéaire et cyclique. Le thème de l’arbre, cher au poète, est riche et ici le support et le médiateur d’une vision de la vie, active, sensible et droite. L’arbre est habité de toute la force d’une pensée vitale, d’une conscience existentielle aiguë, qui unit nature et homme dans une boucle intime et un espace commun, en un pacte indéfiniment renouvelé. C’est ainsi que j’ai lu et vécu le poème et cherché à l’accompagner dans la gravure de correspondances complices. Plutôt qu’une suite de moments brefs égrenés au fil des strophes, j’ai privilégié, au fil du dialogue avec le poète, les temps forts de la composition et de la pensée.

À l’entame, l’arbre fort, l’enchevêtrement noueux et serré de son écorce, cristallisant les forces et les retressant dans une dynamique verticale. Un séquoia séculaire à Soglio, admiré de Françoise et Philippe, en fut l’inspiration et symbolise la vigueur qui traverse le temps.

Au cœur du poème comme au départ de la vie, la semence, la vie en germe et la vitalité en devenir, la vie reçue et offerte, la graine couverte, espoir et promesse, conjurant la mort hivernale par le renouveau printanier, renouant quelque part avec les cycles et rites des polythéismes anciens. J’ai choisi le cœur d’un bois de fil, un hêtre à la trame très fine, serrée, au toucher presque sensuel, qui offrait dans sa structure même comme l’image d’une graine qui lève. Je n’ai que très légèrement approfondi le fil nervuré du bois, mais j’ai profondément enfoncé la gouge en v vers le haut, poursuivant la dynamique spiralée du fil, pour libérer en quelque sorte la semence de sa gangue et l’ouvrir à tous vents. Ce volet dionysiaque, sensuel, la caresse au cœur du poème, j’ai tenté de l’illustrer aussi dans la gravure originale de tête, où deux saules semblent danser comme les ménades d’un cortège bachique.

L’arbre qui ferme la trilogie est lié au souvenir d’un vieux chêne solitaire dominant une vallée sur le bord du plateau brabançon, fixant depuis des siècles, contre vents et marées, la limite des terres romanes et germaniques. Il meurt debout, mais ne se rend pas. Le vieux chêne fut un jour foudroyé. Blessé, noirci, décharné, il continua de veiller, profondément enraciné, immuable, droit, serein. Il se détache ici sur un horizon strié de longs enlèvements à la gouge en demi-rond, qui font vibrer la lumière. Dressé il demeure, et crève l’horizon.

Dans la taille qu’on dit d’épargne, on réserve l’image. On privilégie souvent les aplats de noirs qui cantonnent et fixent le sujet. Ici c’est autant la matière enlevée qui m’importe. Car la lumière en jaillit, comme ces semences éclatées qui irradient la vie.

L’Arbre en chemin, c’est la vie qui se donne, c’est la pensée qui résiste et ne meurt jamais. C’est l’unité affirmée et indéfiniment renouée de la nature et l’homme, de la pensée apollinienne et de l’élan dionysiaque.

Dans ce travail gravé, j’ai tenté de respecter autant l’image que l’esprit du poème, ses rythmes et sa construction. C’est la modeste contribution d’un artisan invité à partager un temps l’atelier du poète.

Georges Raepsaet
22 octobre 2015

Gravure de Georges Raepsaet pour l'Arbre en chemin.

Gravure de Georges Raepsaet
pour l’Arbre en chemin.