Hommage à Philippe Jones

 

phjPhilippe Jones est décédé le 9 août dernier alors qu’il allait accomplir ses 92 ans à la fin de cette année 2016. Poète, critique, professeur émérite de l’université de Bruxelles, il aura occupé plusieurs fonctions dont celle de conservateur en chef des musées royaux des Beaux-Arts de Belgique. Il était membre de l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique, dont il fut président et secrétaire perpétuel. Mais également membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, de même que de l’Institut de France. Mais c’est d’abord comme poète qu’il aura accompagné avec une fidélité qui ne s’est jamais démentie les éditions Le Cormier, où il aura publié pas moins de quinze livres depuis le début des années soixante-dix. Très proche ami de Fernand Verhesen, fondateur de cette maison d’édition, ils établirent entre eux une amitié qui devait les conduire à participer de très près aux Biennales internationales de poésie de Liège, notamment, et au jury du prix de cette Biennale, pendant plus de trois décennies. Il a lieu de rappeler que c’est au Cormier que Philippe Jones fera paraître, en 1976, une anthologie importante de son œuvre intitulée Racine ouverte. Celle-ci reprend ses écrits poétiques de 1947 et 1973 presque en totalité, et qu’il complètera avec un ensemble d’inédits. Cette anthologie sera préfacée par René Char. Il nous paraît important de reprendre un passage de cette préface dont le propos s’accorde on ne peut mieux au travail poétique de Philippe Jones : Nous faisons nos chemins comme le feu ses étincelles. Sans plan cadastral. Nos vergers sont transhumants. Terre qui gémit pourrit dans l’espoir. Nous, polis sans raideur. Atteindre l’arbre équivaut à mourir. Parole d’aube qui revient chaque jour. Lieu qui tourne et ne s’use pas. L’épouvante, la joie, les dociles. Comme une réponse en accord avec cette préface de René Char, le titre du dernier livre qu’il aura donné aux éditions Le Cormier et paru l’année dernière s’intitule l’Arbre en chemin. Son œuvre poétique – et tout autant son œuvre d’historien de l’art et de critique, d’ailleurs – demande une lecture plurielle en raison de l’ampleur thématique et formelle dont elle se nourrit. Il faut entendre ceci de la manière suivante : comme une œuvre qui se soutient d’une charge imaginaire qui ne verse jamais dans de futiles fantaisies, ou pire, dans le verbiage autobiographique. Plus précisément encore, nous sommes en présence d’une œuvre dont la capacité de création par et dans la parole poétique ne rompt jamais avec l’ensemble des liens qui la rattache à la vie vécue, à ce qui en fait une parole vivante. Philippe Jones aura produit une œuvre qui s’est attachée à tout ce qui est redevable à l’énigme de l’existence, tout ce qui est qui n’est jamais donné pour immuable, et qui toujours est appelé à nous échapper, et souvent, sans doute, à nous rejoindre. En cela elle n’est en rien une œuvre au quotidien qui se serait enfermée dans quelque paramètre politique ou idéologique. Le lieu où elle prend forme et se rend intelligible échappe aux bavardages. Elle se tient au large et garde le cap. C’est aussi que l’homme était d’une probité morale et d’une rigueur qui s’accompagnaient d’une lucidité ne laissant peu de place au doute, sans pour cela se fixer sur des certitudes insolentes. Aujourd’hui, il nous reste l’œuvre pour la suite des jours, pour nous accompagner. Quelques mots de lui, pour terminer, témoignant d’un univers sensible qui aura été le sien tout au long de sa vie : tant qu’un arbre sera, tout souffle est accueilli ; tant qu’un bourgeon se gonfle, l’espoir est en chemin.

Pierre-Yves Soucy
Août 2016

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